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« Rectifier » le vote populaire

FIASCO ÉLECTORAL EN HAÏTI
mercredi 15 février 2006.
 

La « communauté internationale », qui jugeait les Haïtiens inaptes à faire des élections, a démontré qu’elle n’en est pas plus apte : deux ans de préparatifs, des centaines d’experts sur le terrain, dont Jean-Pierre Kingsley, patron d’Élections Canada, plus de 75 millions de dollars investis, tout ça a abouti au fiasco que l’on sait.

Les expertises techniques ne sont pas en cause. Ce qui est en cause, c’est la volonté des parrains d’Haïti et de leurs protégés locaux de « rectifier » les élections passées et de faire élire « leur » président.

Les premières élections post-duvaliéristes avaient avortées dans le sang. Le 29 novembre 1987, des électeurs alignés pour voter à Port-au-Prince étaient abattus par des macoutes sous les yeux de l’armée.

En janvier 1988, lors d’un scrutin boycotté massivement par la population, l’armée avait ensuite fait élire Leslie Manigat, avant de le chasser cinq mois plus tard.

En 1990, Marc Bazin, économiste de la Banque mondiale, était le favori de Washington. Pour barrer la route aux duvaliéristes, les partis urbains avaient fait front derrière Jean-Bertrand Aristide, petit prêtre des bidonvilles.

Le peuple a « mal voté »

Pour la bourgeoisie d’affaires et pour les grandes capitales étrangères, le peuple haïtien avait « mal voté ».

Aristide avait René Préval pour premier ministre mais ne dominait pas le Parlement. Il a été renversé en septembre 1991, huit mois après son investiture. Les pressions internes et externes, renforcées par la vague de boat people haïtiens, ont ensuite poussé Bill Clinton à rétablir Aristide en octobre 1994.

Préval, qui avait instauré l’impôt pour les riches et le salaire minimum pour les pauvres, est élu président en décembre 1995. Sa prestation de serment en février 1996 est historique : pour la première fois dans l’histoire d’Haïti, un président élu transmet le pouvoir à un autre président élu. Avant de partir, Aristide abolit l’armée et renoue avec Cuba après 33 ans de rupture.

Préval l’a emporté malgré le fait que la coalition qui avait fait élire Aristide en 1990 avait éclaté. Aux prises avec plusieurs rivaux, il est obligé de composer avec eux au Parlement pour gouverner. Mais, une fois de plus, le peuple haïtien a « mal voté ».

Selon une enquête récente du New York Times, des lobbies de Washington liés à la droite haïtienne, dont l’IRI républicain, manoeuvrent depuis les années 90 pour déstabiliser le pouvoir Lavalas. Préval est soumis à des sanctions. En février 2001, il céde le pouvoir à Aristide, réélu pour un second mandat, étant le premier président à compléter un mandat.

L’initiative d’Ottawa

Aristide hérite des sanctions. Celles-ci sont resserrées, sur une question d’élection de quelques sénateurs et députés. Encouragé par des diplomates états-uniens en Haïti et à l’OEA, il cherche des compromis. Mais Dean Brian Curran, alors ambassadeur états-unien, dit alors au Times que l’IRI et son homme de main, Stanley Lucas, minent leurs efforts en incitant les anti-Lavalas à l’intransigeance.

Cela se tramait en République dominicaine, où d’anciens soldats et des tueurs montaient une insurrection armée pour le bicentenaire d’Haïti en 2004. En janvier 2003, le Canada lance l’Initiative d’Ottawa, avec les États-Unis, la France et la Francophonie pour « changer de régime » en Haïti. « Aristide doit partir », a-t-on conclu lors d’une rencontre secrète.

L’élection du 7 février 2006, quatre fois reportée dans la pagaille, était censée être enfin « la bonne ». Lavalas avait éclaté. Ses chefs étaient en prison ou en exil. Des ex-soldats et escadrons de la mort circulaient librement. Terrorisé, l’électorat populaire bouderait les urnes. La carte biométrique et l’éloignement des 804 centres de vote (contre 12 000 en 2000 » découragerait le reste. Un million d’électeurs potentiels n’étaient pas inscrits. L’appareil électoral était aux mains des anti-Lavalas. Qui ne s’attendaient pas au raz-de-marée du 7 février. D’où le fiasco. Pour eux, le peuple, incorrigible, a encore « mal voté ».

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