Plus de dix jours d’émeutes, partout en France.
Des voitures brûlées par milliers, des établissements publics, des entreprises,
prises pour cible. La République en flammes. Mais est-ce bien la République a
laquelle on s’en prend ? Et si c’était à l’absence de République que les
« gueux » des temps modernes réagissaient ?
Depuis 1981 et les premières flambées de violences
aux Minguettes et à Vaulx-en-Velin, les politiques de la Ville successives ont
échoué. Au point que les penseurs autorisés parlent aujourd’hui
« d’échec du modèle républicain d’intégration ». La belle
affaire que voilà. A priori, on serait tenté de leur donner raison à ces
fossoyeurs de l’idéal « liberté, égalité, fraternité ».
En effet, quand les émeutiers de 2005 s’en
prennent aux gymnases, crèches, écoles, centres sociaux... ils visent les symboles
de l’Etat, Etat pris au sens large du terme : de la municipalité aux
administrations nationales. Bref, à ce qui représente, sensément, la solidarité
collective. Ce faisant, ils dénoncent l’absence de cet Etat au plus près d’eux.
Peut-on encore parler de République quand sa présence n’est guère plus assurée,
trop souvent, que par la Police nationale de répression et par l’école ? Où
sont passés l’ANPE, la Poste, EDF-GDF ? Quels moyens restent-ils aux
éducateurs de proximité quand les budgets des mairies - qui sont les
dernières collectivités à les employer - sont réduits à peau de chagrin au
nom de la sacro-sainte « réduction des déficits
publics » ? On pourrait - devrait - aussi parler de
l’enclavement des quartiers dits « sensibles ». A Marseille, le
métro ne circule plus entre le centre et les périphéries, à partir de 21h. C’est
la ghettoïsation de facto qui s’installe, quand la liberté de mouvements
est remise en cause.
Dans ce contexte, les associations apparaissent
débordées, devant assumer la solidarité, l’éducation, la prévention, avec des
moyens en baisse constante. Combien d’entre-elles ont dû supprimer des actions
faute de subventions à la hauteur des enjeux ? Combien de programmes
associatifs ont disparu depuis que les gouvernements Chirac successifs ont
supprimé les emplois-jeunes ? Combien de bénévoles se retrouvent désemparés
quand les subsides des collectivités, de l’Etat et même de l’Europe sont
désormais distribués dans le cadre « d’appels à projet » et non plus
pour assurer le fonctionnement au quotidien ?
La France « black blanc beur » est
devenue un leurre pour journaux télévisés. La vraie France tricolore est celle
de l’apartheid social. A Sevran, à Hautepierre (Strasbourg), dans les
quartiers Nord de Marseille, au Mirail à Toulouse, blacks, blancs et beurs
vivent la même absence de débouchés, la même violence sociale, le même
désespoir. Et les feux qui marquent ces mêmes territoires en sont l’expression
médiatique, quand tout a été dit et redit, des centaines de fois. Avec pour
seules réponses qu’un ministre se fixe comme objectif de passer ces quartiers au
« kärscher » pour en éliminer « la
racaille ».
Aujourd’hui, dans cette crise économique, sociale
et morale qui traverse notre pays, c’est bien le manque de service public, le
manque de République, qui est en cause. La reconquête des banlieues est un
objectif en soi pour la gauche dans ce pays, mais aussi pour tous les
républicains. Certes, il faut condamner la violence ; certes, il faut
renouer le dialogue ; certes, il faut en finir avec les communautarismes
divers qui gangrènent les périphéries (géographiques, sociales, culturelles...) de
l’hexagone.
Mais il faut aussi et surtout remettre au cœur de
l’action le service public de proximité. Le service public de l’Emploi ne peut
être dévolu aux seules missions locales, c’est l’ANPE renforcée qui est
nécessaire. Avec aussi la présence de l’Assedic. Mais si le gouvernement à venir
ne change pas de pied par rapport aux Zones franches urbaines, ce renforcement
du service public de l’emploi ne servira pas à grand chose. Il faut donc
conditionner aussi les exonérations de cotisations sociales aux entreprises à
l’embauche effective de jeunes issus des quartiers dans lesquels elles
s’installent.
Le service public de l’Education ne peut plus être
assuré par l’école maternelle et primaire, plus rarement par le collège et,
épisodiquement, par le lycée professionnel, avec le soutien d’associations de
bonne volonté. Les Zones d’éducation prioritaires doivent recouvrer tout leur
sens, avec des moyens financiers à la hauteur, avec vraiment 20 élèves par
classes et les outils de pointe nécessaires. Le renforcement des équipes
péri-éducatives se pose aussi comme un besoin bien réel. Le redécoupage de la
carte scolaire s’impose aussi, à l’évidence ; mais il ne sera pas suffisant
pour arriver à l’objectif de mixité social tant que les moyens d’une éducation
de qualité pour tous ne seront pas mis en œuvre.
Il faut aussi réimplanter les services publics
tels EDF, GDF, La Poste, France Télécom au cœur de ces concentrations
humaines. Cela implique, de fait, la relance de politiques d’embauches dans ces
entreprises afin de faire fonctionner ces nouvelles antennes de proximité, qui
répondent aux besoins des populations. Ces recrutements à venir permettront, en
outre, à des jeunes issus des quartiers d’avoir accès à l’emploi, grâce aux
concours. La même démarche doit valoir aussi pour le service public local :
crèches municipales, antennes de quartier, centres communaux d’action sociale...
Mais cela ne doit pas nous exonérer de réfléchir
sur l’urbanisme de ces quartiers, sur les concentrations inhumaines de logements
devenus inadaptés - 25 000 habitants pour le seul quartier de La
Paillade à Montpellier - et ayant perdu leur vocation initiale de sas vers
l’accession à la propriété. Il convient de reprendre de vastes programmes de
réhabilitations alliant les aspects d’habitat, de services de proximité, de
transports en commun.
Les transports sont souvent oubliés dans la
réflexion concernant les quartiers périphériques. Pourtant, ils ont un rôle
majeur à jouer, tant ils sont les moyens indispensables de la mobilité, dont
chacun mesure qu’elle est une condition sine qua non dans l’accès à
l’emploi. Or, les banlieues sont les lieux de vie les moins bien irrigués par le
service public de transport : lignes restreintes, horaires inadaptés, coût
pour l’usager encore trop élevé...
Enfin, c’est aussi toute la politique de
prévention qu’il convient de repenser. Dans ce cadre, oui, la Police de
proximité est une nécessité. Et l’îlotage n’est pas une dépense inutile, c’est
un investissement pour renouer le dialogue entre des populations défavorisées et
les forces de l’ordre. Ce qui ne doit pas exclure, au contraire, l’embauche
d’éducateurs de rue, de médiateurs, bref de tous les maillons de la chaîne de
prévention.
Certes, cela coûte cher, et coûtera cher. Mais
combien ces investissements vont-ils générer d’emplois nouveaux dans le secteur
privé comme dans le secteur public ? Et qui dit emplois nouveaux dit aussi
nouvelles rentrées fiscales. Un salarié, même fonctionnaire, paie assurément
plus d’impôts qu’un chômeur. Et cela contribuera aussi à lutter contre les
déficits publics, mais pas par des économies de bouts de chandelle : grâce
à de nouvelles recettes.
En bref, ce n’est pas de plus de Politique de la
Ville dont manquent nos périphéries aujourd’hui mais bien de remettre la
politique dans la ville.
Nathanaël Uhl
Militant PS et
CGT