"Peut-être
n’était-ce pas le bon pays pour faire un forum international". C’est
l’interrogation que Christophe Aguiton, membre du Comité international
des forums mondiaux, nous avait fait partagé au matin du 2ème jour des
débats. Il n’était pas le seul à s’interroger tant le forum, malgré la
qualité du programme et le nombre d’intervenants
étrangers, semblait loin du chaudron de la révolution bolivarienne, des
mobilisations de masse indiennes ou de la dynamique brésilienne. Le
forum avait bien commencé. Mais y manquait la population de Nairobi et
les forces progressistes.
Quelque chose de pourri au royaume des MauMau
Il
faut d’abord chercher les raisons de cette faible participation dans
l’absence des mouvements politiques et syndicaux kenyans, sans doute
imputable à la situation politique du pays. Pendant de longues années,
le pays a payé le prix fort de la confrontation est-ouest. Moi, le
président autoritaire du pays, qui n’a du son
exceptionnelle
longévité qu’à l’appui sans faille des USA et de la Grande Bretagne, a
su empêcher l’émergence de tous les mouvements d’opposition.
A
sa chute, fruit du désinvestissement américain après l’effondrement
soviétique, le Kenya s’est retrouvé avec un paysage politique dévasté :
des syndicats corporatistes et corrompus, une opposition progressiste
laminée et étêtée, et surtout une redéfinition du paysage politique et
syndicale hors des classiques clivages
historiques. Deux décénnies plus tard, le syndicalisme tarde à se réformer et les différenciations politiques tiennent plus, au mieux,
d’opposition corruption / anti-corruption ou népotisme / pluralisme,
que de la confrontation de projets politiques. Bref, la gauche kenyanne tarde à apparaître. A l’approche de la date d’ouverture du forum, la plupart des hommes
politiques kenyans étaient plus soucieux du début de la campagne
législative que de l’altermondialisme. Quant aux syndicats, il ont en
majorité tout simplement ignoré l’événement.
Ne restait donc,
parmi les forces significatives impliquées dans la préparation du
forum, que de nombreuses ONG et les multiples églises du pays. Or, si
certains groupes confessionnels, tels les courants issus de la
théologie de la libération, font depuis le début partie du paysage
altermondialiste, d’autres réseaux ou
organisations, telles les
Franciscains, les églises méthodistes, les réseaux luthériens
africains, n’ont pas démontré de réelle proximité avec la charte du
FSM. Leur statuts, légitime au demeurant, "d’organisation de base"
n’aurait en aucun cas du leur permettre de prendre part au forum. La
confusion était telle qu’un groupe
anti-avortement (et même
anti-contraception) a pu obtenir un stand, à la grande colère des
participants étrangers. L’appel final de l’assemblée des mouvements
sociaux à condamné d’ailleurs cette présence.
Mais, bien plus que la
faible présence organisée kenyanne, c’est le nombre réduit des
participants kenyans qui frappait aux premiers jours du forum.
Alors
que traditionnellement, ce sont les locaux qui font le gros des
participants, ils étaient ici largement minoritaires. Le prix d’entrée
du forum y était pour beaucoup, mais surtout, les transports hors de
prix pour atteindre le lieu du forum, ainsi que les prix pratiqués pour
se restaurer sur place, interdisaient l’accès au FSM aux
classes les plus populaires de Nairobi. Après avoir organisé un forum
"parallèle" dans un parc du centre ville - forum auquel les
altermondialistes occidentaux on été trop peu nombreux à participer,
les mouvements de base de Nairobi ont tenté d’imposer la gratuité
d’accès du forum pour les Kenyans. C’est avec l’aide des participants
étrangers (en particulier de militants italiens ayant pratiqué une
"réappropriation citoyenne" de 2000 cartes d’accès au Forum) que les
kenyans ont pu faire sauter le verrou social des grilles d’entrée,
sauvant ainsi l’âme même de l’événement.
Alors - et alors seulement - le forum commença à exister au Kenya.
Un forum mondial planétaire
Si
la présence des kenyans a pu être problèmatique, celle des
organisations africaines était indiscutable. Du Magrebh à l’Afrique du
Sud, des délégations de tous les continents avaient répondu présentes.
Après les africains, ce sont les européens (et en particulier les
français) dont la présence s’est avérée conséquente. De fortes
délégations sud-américaines étaient aussi venues comme à chaque forum ;
les brésiliens et les canadiens francophones étaient présents en nombre. Les pays organisateurs des précédents forum
avaient
aussi envoyé de fortes délégations du Mali, du Vénézuella et de l’Inde.
Des délégations Sri Lankaises, Bangladeshies et Pakistanaises
complétaient la délégation du sous-continent indien. Des sud-coréens,
des vietnamiens et des chinois composant aussi la délégation asiatique.
La
présence, elle aussi en nombre, des mouvements civiques état-uniens est
aussi à souligner (en particulier les réseaux construits après le
désastre de l’ouragan Katrina et l’incapacité du gouvernement US à
répondre à l’urgence sanitaire). Ajoutons des délégués du monde arabe,
du Liban et de Palestine. Seuls, et comme à chaque forum, les pays
d’Europe de l’est et de l’ex-URSS brillaient par leur absence.
Verbatim
De part son nombre et sa diversité, le forum couvrait l’ensemble des questions abordées par l’altermondialisme. S’il est impossible de synthétiser des centaines de réunions, on peut se risquer à pointer quelques tendances.
Le SIDA et la dette
Comme
celà était prévisible en Afrique, des thématiques ont sinon émergé, au
moins se sont imposées à tous, telles que l’annulation de la dette, le
SIDA et la question du néo-colonialisme (à noter que cette question
semble être bien plus portée par les pays de l’ère d’influence de la
France que des ères d’influence des autres pays occidentaux).
La
question des droits des minorités sexuelles, si elle n’était pas
nouvelle au forum, semblait être une révolution dans un pays qui
jusqu’à présent refusait d’imaginer que des africains puissent être
homosexuels.
Le climat et la guerre
D’autres thématiques continuent à s’imposer de forum en forum :
- les questions agricoles (rapport nord / sud, accès à la terre, souveraineté alimentaire ...)
- l’environnement (le changement climatique, les OGM, l’eau ...)
- L’impérialisme (en particulier US) et la guerre
- les accords économiques internationaux
- le féminisme (autonomisation et émancipation)
Mais pas l’autogestion ...
Si
les questions démocratiques ont été largement abordées, ce fut avant
tout pour parler des droits élémentaires ... La question d’une
démocratie renforcée ou de l’autogestion n’était abordée que par les
européens et les sud-américains. Réalité africaine oblige, la
répression des mouvements sociaux a été moins abordée que la question
plus générale de l’accès aux droits de l’homme et la question syndicale
et du droit du travail souvent réduite au problème du travail informel.
La question de la critique des média, a elle aussi été ramenée à la
seule question de l’existence de média alternatifs. Enfin, si les
voisins somaliens, ougandais, tanzaniens ou du Zimbabwe étaient
présents en
masse, nous n’avons pas vu une seule réunion concernant le génocide rwandais.
Tout
cela fit un forum riche et, finalement, une réussite politique.
Difficile de savoir ce qu’en tireront les kenyans. Reste que ce FSM
aura encore renforcé la construction d’un espace mondial de
contestation de l’ordre néo-libéral planétaire.
Les Alternatifs, partie
prenante du mouvement altermondialiste, ont - modestement - apporté
leur contribution féministe, écologiste, autogestionnaire.