Coordination ATF "Amis de la Terre" France
Un scénario révélateur du libéralisme à la française : on privatise les
profits, et on socialise les pertes. Sauf que, dans le cas présent,
l’adage risque de prendre un relief sans précédent. Tant les profits
pourraient s’avérer considérables. Et les risques financiers pour
l’Etat explosifs.
Qui osera, en France, prendre position contre une privatisation ? Voilà
belle lurette que le débat est clos ! Depuis que la droite, au milieu
des années 1980, a fait de la cession des actifs publics l’une des
priorités de sa politique économique et que la gauche, notamment avec
Lionel Jospin, lui a emboîté le pas, sortant du "ni-ni" (ni
nationalisation ni privatisation) édicté pendant un temps par François
Mitterrand, la controverse s’est presque éteinte.
Dans le cas d’EDF, le Parti socialiste vient cependant de faire un pas
en arrière. Alors qu’en 2002 Laurent Fabius avait pris position, en
prévision de l’élection présidentielle, pour une privatisation
partielle et Dominique Strauss-Kahn pour une privatisation totale, tous
les hiérarques socialistes sont maintenant d’accord pour critiquer
l’ouverture du capital.
Mais, pour beaucoup, la nouvelle doctrine est plus affaire de tactique
que de conviction. Car, pour l’essentiel, l’affaire est entendue : dans
le grand débat économique sur les rôles respectifs de l’Etat et du
marché, les promoteurs des privatisations ont définitivement gagné. Et
les détracteurs de ces mêmes privatisations ont perdu. Ne se
souvient-on pas, par exemple, que, se livrant exactement à la même
valse-hésitation en 1997, Lionel Jospin avait exclu avant les
législatives toute ouverture du capital de France-Télécom, au motif
qu’il s’agissait d’une entreprise de service public ? Ce qui ne
l’avait pas empêché, sitôt les élections passées, de mettre en chantier
cette même ouverture du capital.
Dans le cas d’EDF, on pourrait donc penser que les socialistes mènent
un combat d’arrière-garde. Pour la forme, ils protestent contre la
privatisation partielle, mais, sur le fond, ils ne sont guère assurés
de leur position.
Question de simple bon sens : pourquoi, après avoir organisé la
privatisation partielle de l’entreprise publique France-Télécom,
refuser, dans un sursaut d’archaïsme ou de démagogie, celle de
l’entreprise publique EDF ?
Si l’on met de côté les positionnements de circonstance, il faut
pourtant s’attarder un moment sur cette question beaucoup plus lourde
de conséquences qu’il n’y paraît : est-on vraiment sûr que la
privatisation partielle d’EDF est exactement de même nature que celle,
réalisée, de France-Télécom ? Eh bien, non ! Entre les deux opérations,
il y a une différence de taille. Une différence qui peut s’énoncer
simplement : le secteur du nucléaire, qui est au cœur de l’activité
d’EDF, n’a en vérité rien à voir avec celui des télécommunications. Et
cette différence-là pourrait s’avérer explosive pour les finances
publiques.
Que sait-on en effet de ce que pourrait être le coût du démantèlement
de ces centrales nucléaires et du traitement de ces déchets, dont la
durée de vie, pour ceux de haute activité, pourra s’étaler sur des
milliers, voire des centaines de milliers d’années ? En vérité, pas
grand-chose. Les rapports se sont multipliés ces dernières années, et
les évaluations ont fortement changé, selon les hypothèses retenues.
Ce que l’on sait, c’est que cela se chiffrera en dizaines de milliards
d’euros : près de 63 milliards d’euros, avait estimé la Cour des
comptes dans un rapport publié en début d’année. Et pour
l’enfouissement profond des déchets les plus dangereux, des sommes tout
aussi fantastiques sont évoquées : de 15 à 30 milliards d’euros de
plus.
Pourquoi une telle imprécision dans les chiffrages ? La réponse coule
de source : les coûts seront fonction des choix technologiques -
choix que l’on ne connaît pas encore. Et qui assumera la charge
financière afférente ? On ne le sait pas plus. Tout juste peut-on
craindre que la décision soit prise en catimini par décret, sans débat
au Parlement. Sur le papier, de nombreuses solutions sont possibles :
d’un pays à l’autre, il existe des schémas où les producteurs
d’électricité sont responsables de leurs déchets sans limite de temps,
ou alors seulement responsables jusqu’à l’entreposage ou jusqu’au
stockage de ces déchets, l’Etat ou un gestionnaire ad hoc prenant
ensuite le relais.
En se prononçant pour une ouverture précipitée du capital d’EDF avant
même d’avoir arrêté et dévoilé les choix technologiques qui engagent la
vie des Français, et surtout celle de leurs enfants et petits-enfants
et puis aussi avant même d’avoir annoncé qui assumera la lourde
charge financière de ces choix -, on devine dans quel sens,
implicitement, le gouvernement veut avancer. Comme il est inconcevable
qu’un investisseur privé entre au capital d’EDF en sachant qu’il devra
assumer à l’avenir un risque financier qui pourrait se révéler majeur,
la tentation sera grande de soumettre l’entreprise à un prélèvement
pour solde de tout compte, le financement sur le très long terme des
déchets reposant ensuite sur les finances publiques.
Le bilan étant ainsi nettoyé, EDF - qui s’est toujours refusé à
"sanctuariser" dans des fonds dédiés des provisions pour financer les
charges futures - pourra ainsi devenir une entreprise attrayante pour
la Bourse.
Scénario révélateur
L’opportunité pour les investisseurs pourrait d’ailleurs ne pas
s’arrêter là. Quelle sera en effet la durée de vie des centrales
nucléaires ? Restera-t-elle fixée à quarante ans, comme cela a été
décidé en 2004 - unilatéralement par EDF, au seul motif d’enjoliver
ses comptes, contre trente ans auparavant ? Ou la tendance sera-t-elle,
suivant les options prises aux Etats-Unis, de relever la barre vers les
soixante ans ?
On comprend l’intérêt pour des capitaux privés que la privatisation
partielle intervienne vite : un possible allongement complémentaire de
la durée de vie des centrales générera en leur faveur de fantastiques
effets d’aubaine. A titre d’indication, l’allongement à quarante ans
avait gonflé les résultats semestriels d’EDF de 1,8 milliard d’euros
dans ses comptes 2003.
Les enjeux de cette privatisation sont donc considérables. Dans son
rapport, la Cour des comptes les avait bien cernés : "Le risque existe,
dans le cadre d’une ouverture du capital d’Areva et d’EDF dans des
marchés devenus fortement concurrentiels, que les conséquences
financières de leurs obligations (...) soient mal assurées et que la
charge en rejaillisse in fine sur l’Etat."
C’est le scénario qui prend forme. Un scénario révélateur du
libéralisme à la française : on privatise les profits, et on socialise
les pertes. Sauf que, dans le cas présent, l’adage risque de prendre un
relief sans précédent. Tant les profits pourraient s’avérer
considérables. Et les risques financiers pour l’Etat explosifs.
Le gouvernement joue donc d’un mauvais argument en faisant valoir que
les besoins d’investissement d’EDF nécessitent une ouverture urgente du
capital de l’entreprise. D’abord, d’autres sources de financement que
celles du privé existent. Et puis, surtout, les enjeux en cause -
sociétaux, environnementaux... - dépassent, et de très loin, la seule
question de la politique d’investissement d’EDF.
C’est l’histoire du pompier pyromane. Le ministre des finances, Thierry
Breton, bat les estrades, s’inquiétant que la France vive "au-dessus de
ses moyens" et que la dette publique devienne exorbitante. Mais, par
ses décisions - comme hier celle de la soulte d’EDF ou de La Poste ou
à présent celle de la privatisation partielle de cette même entreprise
EDF -, il accélère la dérive qu’il fait mine de combattre. Dit
méchamment, c’est de la petite politique. Car on devine par avance
l’invraisemblable principe qui va guider cette privatisation : le
pollueur, ce sera EDF ; les payeurs, ce seront les générations futures
; et les "profiteurs", ce seront les actionnaires.