Dossier : les subprimes
Nos lecteurs savent que dans son livre, publié l’an
dernier aux éditions du Sextant, Mais où va l’argent ? Marie-Louise
Duboin rappelle les transformations, souvent obscures, qui a ont abouti
à cette négation de la démocratie. Elle en tire un cri d’alarme contre
ses dangers.
La crise dite des subprimes en est l’illustration.
Et comme cette crise est à l’origine d’un cataclysme,
qui, même si on nous affirme le contraire, n’a pas fini d’avoir de
lourdes conséquences sur l’économie réelle du monde entier, nous
essayons, ci-dessous, d’en montrer les mécanismes, de deux façons :
d’abord le plus simplement possible, puis à l’aide d’une vulgarisation
imagée :
La crise des subprimes : de quoi s’agit-il ?
par M.-L. DUBOIN
Cette crise des subprimes est d’abord l’illustration de
la liberté dont jouit n’importe quelle banque pour ouvrir des crédits
comme bon (pour elle, bien sûr,) lui semble, et, en particulier, de la
légèreté des banques américaines, qui sont à l’origine de cette crise,
en matière de crédits fonciers. Elle est, ensuite, la conséquence de la
liberté laissée aux banques de vendre les risques qu’elles ont pris,
sous forme d’un paquet de titres si bien ficelé que l’acheteur ne
peut pas savoir exactement ce qu’il achète. Enfin, elle est la preuve
des difficultés qu’ont les banques centrales à maintenir la confiance
dans le système bancaire. Et on va en découvrir peu à peu les
conséquences dans l’économie réelle.
L’article de Frédéric Lordon, publié par Le Monde Diplomatique en septembre 2007, intitulé judicieusement Quand la finance prend le monde en otage,
analyse bien cette progression, qui devrait pourtant interdire
définitivement qu’on puisse faire confiance à la finance pour mener le
monde.
*
Au commencement était, après l’éclatement de la bulle internet,
l’impératif pour les banques de trouver de nouveaux moyens de faire
gonfler leurs capitaux. Leur choix se porta pour cela sur le secteur de
l’immobilier. À cette fin, il fallait donner l’impression aux
investisseurs que le marché immobilier était en hausse et allait le
rester longtemps. Et pour cela, il fallait pousser de plus en plus les
ménages américains à emprunter pour acheter leur maison en
l’hypothéquant. Il leur fut facile, pour y parvenir, de jouer sur leur
rêve de propriété.
Quand le contingent des emprunteurs sains fut
épuisé, les démarcheurs sont allés séduire et convaincre des ménages
moins fortunés. Comme le marché immobilier était ainsi maintenu
florissant, ils ont pu faire croire aux acquéreurs potentiels, mais
dont la solvabilité était douteuse, que s’ils avaient du mal à
rembourser, ils pourraient toujours revendre leur maison avec une
plus-value plus que suffisante.
Alors les banques sont allées plus loin, juqu’à inciter
des ménages qui n’avaient ni emploi, ni autre revenu, ni aucun actif
en garantie, à leur emprunter quand même pour acheter une maison dont
elles ont, évidemment, pris l’hypothèque. Toutes les limites du risque
ont ainsi été franchies.
*
Mais les banques ont d’autres cordes à leurs arcs, car le risque est
leur domaine. Elles ont mis au point le moyen pour elles de tirer aussi
profit des risques qu’elles prennent en ouvrant des crédits. Ce truc
consiste à refiler ces risques en en faisant des paquets bien ficelés :
par un procédé dit de titrisation, elles regroupent plusieurs lignes de
crédits en un seul titre qu’elles mettent en vente sur le marché des
produits dérivés. Et quand des investisseurs achètent leurs titres, les
voilà débarrassées de leurs crédits douteux : leurs acheteurs se les
partagent !
Les raisons pour lesquelles des investisseurs achètent
ces titres sont diverses. Il y a le fait que c’est le métier des
traders de spéculer sur les risques, et qu’ils sont très nombreux ; à
elle seule la Société Générale, par exemple, en a environ 4.000 qui
opérent pour elle. Soulignons au passage que ces traders, qui changent
constamment, sont comme les joueurs de jeux vidéo : ils ont tellement
l’habitude de tirer sur tout ce qui bouge sur leurs écrans qu’on peut
craindre qu’ils agissent ensuite de même dans la réalité, sans plus
voir la différence avec leur fiction.
Notons au passage qu’à ce stade du montage financier le
contact est totalement perdu entre les transactions opérées sur ces
marchés et les réalités sous jacentes.
Or les choses se compliquent encore ensuite du fait que
ces acheteurs vont eux-mêmes émettre de nouveaux titres, également
négociables, et en mélangeant encore les divers crédits immobiliers. Ce
mélange de titres n’est pas totalement le fruit du hasard, car certains
paquets sont étiquetés plus risqués que d’autres par les agences de
notation. Il y a, en gros, trois tranches : une relativement plus
sûre, notée AAA, une tranche intermédiaire et puis celle que les
marchés qualifient du terme anglais d’equity, ou plus franchement de
déchets toxiques, qui contient les plus risqués des dérivés des
titres les plus risqués émis initialement par les banques de
l’immobilier. Plus c’est compliqué, plus c’est réservé aux initiés !
Or il y a des acheteurs qui se spécialisent dans les
plus gros risques, précisément parce qu’ils sont réputés pouvoir
rapporter plus. C’est la spécialité des fonds pourris (hedge funds en
anglais) de les choisir précisément parce qu’ils sont moins chers à
l’achat et que, puisque le marché immobilier est florissant, ils
pensent pouvoir les revendre beaucoup plus cher. Ainsi pour eux ces
déchets toxiques sont une mine d’or, qui leur font faire des profits
faramineux. Et tant que les courtiers immobiliers continuent de
recruter de nouveaux emprunteurs, les risques sont oubliés ! Et comme
le prêteur immobilier peut se débarrasse de ses risques, il continue à
recruter en ouvrant des crédits de plus en plus douteux.
*
Une telle construction, tellement illusoire, est évidemment fragile. Il
faut très peu pour que le doute s’installe. Par exemple, la plus petite
augmentation du taux d’intérêt se traduit par des mensualités qui
deviennent insupportables pour beaucoup d’emprunteurs, par la
défaillance des plus dépourvus, et par plus de difficulté pour en
trouver de nouveaux. Alors les prix de l’immobilier commencent à
baisser, les emprunteurs s’aperçoivent que la plus-value qu’ils avaient
espérée de la revente de leur bien s’est évanouie, et qu’ils vont même
avoir du mal à le vendre.
Il a suffi qu’un, puis deux courtiers immobiliers
américains soient ainsi amenés à mettre la clef sous la porte pour que
les déchets toxiques se mettent à sentir mauvais. Et qu’on s’interroge
sur la façon dont les paquets de titres ont été étiquetés par les
agences de notation. Puis qu’on s’aperçoive que ces agences avaient
surévalué les notes qu’elles mettent aux paquets de titres proposés par
les institutions financières (qui les paient), pour avoir d’autres
paquets à noter. Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette…
Alors le petit vent de panique se transforme en tempête
sur toute la planète, car tout s’enchaîne vite du fait de la
mondialisation et de la suppression de tout frein à la liberté de
mouvements des capitaux. Dès qu’un acteur du marché tente de se dégager
en vendant ses titres, le doute, puis la crainte, s’installent chez les
autres. La liquidité qu’on croyait assurée se fige, puis très vite se
gèle, et c’est la dégringolage des cours. L’inquiètude, qui concernait
d’abord les titres les plus risqués, contamine aussi les autres
tranches, même celles réputées les plus sûres. Alors non seulement tous
les opérateurs veulent se débarrasser de leurs titres immobiliers, mais
la panique gagne les autres secteurs financiers : la défaillance de
l’immobilier entraîne celle de secteurs qui n’ont rien à voir, sinon
que des excés tout aussi pendables s’y sont également commis.
*
Ainsi les banques, qui avaient cru se débarrasser de leurs crédits
immobiliers par le jeu de la titrisation, ont tout de même subi un
retour de manivelle. Le risque hypothéquaire qu’elles avaient cru
chasser par la porte est revenu par la fenêtre du fait qu’elles ont
laissé leurs fonds de gestion se charger de produits dérivés.
Et le doute s’étant introduit sur la solidité de
certaines d’entre elles, la méfiance entre les banques s’est installée,
de sorte qu’il leur est devenu difficile de se refinancer sur le marché
interbancaire et qu’elles ont du demander des liquidités à la Banque
centrale. De plus leurs capitaux propres ont été réévalués à la baisse
par les agences de notation, alors qu’elles doivent maintenir un taux
de couverture (ratio de solvabilité de 8 %) entre leurs capitaux
propres et leurs engagements de crédits. Elles ont donc été amenées à
réduire leurs ouvertures de crédits, ce qui était pour elles un coup de
frein, donc un manque à gagner.
La Banque centrale américaine, la Fed, est venue à leur
secours : pour relancer leurs crédits, elle a baissé ses taux
directeurs. C’était accepter de réparer les folies du système bancaire,
donc l’encourager à en faire d’autres, tout aussi impunément.
Mais ce fut insuffisant. Pour l’économie réelle, alors
même que ses acteurs n’ont rien à voir avec les turpitudes de la
spéculation financière, une diminution du crédit c’est automatiquement
la récession. Alors pour éviter cette catastrophe économique
l’administration de G.W. Bush vient de décider de réinjecter la
bagatelle d’une centaine de milliards de dollars dans l’économie
américaine.
*
Que les Banques centrales soutiennent le système bancaire, c’est leur affaire.
Mais que les gouvernements laissent aux banques la
faculté d’ouvrir les crédits dans leur propre intérêt, qu’ils
s’interdisent à eux-mêmes d’user de cette faculté au service de
l’intérêt général, ce sont deux dénis de démocratie. Et le comble est
atteint quand ils encouragent leurs abus en les cautionnant, car c’est
mettre les États au service des banques.
Continuons donc à exiger le contraire.
Dossier : les subprimes
Les banques et la viande hachée
par Jean-Louis
Faisons maintenant un parallèle avec une crise sanitaire :
Le règne des bulles
1) Le capitalisme financier actuel se fonde sur une
création de bulles successives qui sont une augmentation très
supérieure à « l’inflation » officielle des prix de certains trucs
qu’on appelle des actifs.
2) Ces bulles sont elles-mêmes possibles et créées par
la mise en place (depuis des décennies) d’un système monétaire et
bancaire qui crée de la monnaie à gogo sur la base de rien de tangible.
L’argent nouveau est créé « out of thin air » (à partir du vide) par
les banques commerciales et les Banques centrales, dont la Banque
Centrale Européenne (BCE) et la Réserve Fédérale américaine (Fed). Cet
argent nouveau (qui accroît la masse monétaire) est créé par les
crédits à intérêts faits par les banques. Comme les banques ne prêtent
jamais l’argent nécessaire pour payer les intérêts, mais seulement le
capital, les intérêts ne peuvent finalement être payés que par octroi
de nouveaux prêts, et ainsi de suite. D’où la nécessité de « croissance
» économique sans fin pour (tenter de) suivre la croissance monétaire
encore plus énorme et sans fin. D’où aussi la croissance permanente de
la dette publique qui est la conséquence directe de ce que les États
ont donné les clés de la monnaie aux banques commerciales et centrales
[1] et doivent donc, eux aussi, emprunter au privé pour les
infrastructures publiques !
3) Pour que le système continue de marcher, c’est comme
le vélo, il ne faut jamais s’arrêter. Mais c’est pire que le vélo, car
il faut en plus que la vitesse s’accélère...
4) 1996-2000 : bulles boursière de la Nouvelle
Économie et des start-up Internet. Les prix des actions augmentent
(alimentés par des prêts d’argent frais qui vont faire monter les
Bourses) jusqu’au moment où ça crève. Remède : la Fed et la BCE
baissent leurs taux et arrosent l’économie et les marchés financiers
d’argent frais... elles alimentent ainsi une nouvelle bulle mondiale,
celle de l’immobilier.
5) les premiers acheteurs de maisons sont assez
solvables et les prix encore bas. Tout va bien. Puis on remonte dans la
liste des « scorings » ou critères d’attribution des prêts : acheteurs
moins solvables et prix en hausse, donc crédits plus importants. ça
passe encore. Pour que les banques retrouvent leurs billes, il ne faut
surtout pas que les prix de l’immobilier baissent (principe du vélo),
donc on va aller chercher les gens les moins solvables et leur faire
miroiter la lune. Les prix de l’immobilier explosent, les loyers aussi,
les « pauvres » -relatifs- se laissent convaincre et s’endettent à
mort : 500.000 dollars de prêts sur 30 ans, l’achat est financé à 100 %
par le prêt et à taux variables... ça finit par craquer (prêt
subprimes).
6) Ces prêts subprimes sont le haut de la pyramide de dettes accumulées.
Les banques savent depuis le début que ces prêts sont
vérolés et que bon nombre de gens ne pourront pas rembourser. Mais
s’arrêter c’est tomber dans ce système délirant. L’astuce qu’elles
utilisent toutes c’est de refourguer ce que les gens « subprimes » leur
doivent à d’autres couillons, donc de diluer la merde.
Là démarre le parallèle avec une crise sanitaire organisée.
La viande hachée
L’industrie financière, depuis quelques années,
fonctionne comme une fabrique de viande hachée contenant de la viande
que certains savent avariée. Le but du jeu est de se débarrasser de la
viande avariée avant la crise, comme dans le jeu du mistigri : passe à
ton voisin [2] !
A•Le mécanisme général de diffusion de cette viande
avariée s’appelle la titrisation des dettes, invention génialement
dangereuse de la finance moderne. Ou comment continuer (un temps) à
faire de l’argent en revendant des dettes ! ça diffuse les risques et
ça pousse à en prendre toujours de plus grands... jusqu’au moment où ça
éclate.
B• Les crédits subprimes sont la viande avariée. Les
banques qui ont accordé ces crédits ultimes ont créé des usines à
fabriquer de la viande hachée, pour mélanger habilement de la bonne
viande (des crédits solvables) avec de la moins bonne et de la
carrément mauvaise. ça s’appelle des SPV (Special Purpose Vehicles). À
l’entrée, des prêts (des créances) de qualité donc variables, à la
sortie des CDO, des Collaterized Debt Obligations ou « obligations
adossées à des dettes ». On appelle ça l’industrie des crédits
dérivés, en explosion ces dernières années. Bref à l’entrée on trouve
de la viande correcte, du gras et de la viande avariée, à la sortie de
la viande hachée revendue à d’autres : banques (eh oui !), villes [3],
particuliers
C• Cette viande hachée contenant ici et là de la viande
avariée à haut risque a été rachetée pour faire des steaks hachés et
d’autres plats cuisinés divers. Les SICAV monétaires, dites dynamiques,
de nos chères banques en ont ainsi utilisé (transformant une SICAV de
bon père de famille en un chouia risqué). En se diffusant dans tout le
système financier, la viande avariée est moins visible... mais elle est
présente un peu partout.
D• Les clients subprimes ne peuvent plus rembourser à
cause de la hausse des taux de la Fed et d’arnaques dans les contrats.
On les fout dehors de leur maison, et le rêve éveillé se transforme en
cauchemar. Plein de maisons sont à vendre, les prix chutent, les
détenteurs des créances ne peuvent plus se payer sur la bête en
revendant les maisons (que des villes comme Cleveland décident parfois
de détruire [4] pour éviter les squats) !
E• Les crédits non remboursables (la viande avariée)
ont été débités en tranche et fourgués dans le système. La panique
s’installe. Les banques se rendent compte (elles le savaient en fait,
chacune séparément !) que les autres banques ont fait pareil et que
plein de produits financiers contiennent la merde. Méfiance réciproque.
Plus d’achats. Les banques doivent couvrir des pertes de plus en plus
importantes suite à la dépréciation de leurs actifs (ce qu’elles ont en
portefeuille et qui contient la viande avariée, que du coup personne ne
veut plus acheter, et donc valoriser, comme pour les poulets ou la
vache folle à l’époque !).
F• Les banques ne se prêtent plus entre elles et elles
ont besoin d’argent pour couvrir les pertes. Crise de liquidité (en
août et aussi fin décembre 2007) : les Banques centrales injectent des
centaines de milliards pour éviter une panique bancaire (déjà démarrée
au Royaume-Uni : les gens affolés retirent leur pognon de la banque
Northen Rock ... affaire toujours non réglée, cette banque doit 20
milliards de Livres à l’État anglais !!!) [5].
G• Nouvel épisode le 21 janvier 2008 : Pour refourguer
leur viande hachée avariée, les SPV se sont appuyés sur des
rehausseurs de crédits (AMBAC, MBIA) qui sont une sorte de garantie
label rouge (pour poursuivre le parallèle) pour mieux vendre la viande
en général aux clients. Mais, il y a quelques jours, on a appris que
les rehausseurs de crédit américains sont aussi dans le caca et que
leurs labels sont de moins bonne qualité (car eux-mêmes ont mangé de la
viande avariée !). Grosse panique (d’où la chute boursière actuelle)
car, du coup, ceux qui avaient reçu un label rouge et qui vendaient
vraiment de la bonne viande se retrouvent en difficulté (méfiance qui
s’accroît, emprunts plus durs pour eux, y compris pour des organismes
publics devant investir dans des infrastructures publiques ou sociales
utiles !).
Voilà comment le risque s’est diffusé et est sorti
d’une sphère financière quasi virtuelle pour toucher « l’économie
réelle »... Ce n’est pas nouveau dans le principe, seuls les outils et
les ruses changent. Les banques et les marchés financiers s’en sont mis
plein les poches depuis des années...
Deux risques principaux : faillites de banques et
panique bancaire (le pire pour les particuliers, façon crise
Argentine), et crise économique sévère (un peu type 1929) parce que le
crédit sans fin sur lequel repose le capitalisme actuel risque de se
réduire...
–––––––
[1] Indépendantes des États et de leurs gouvernements, d’après le traité Maastricht et le futur Traité dit simplifié.
[2] Lire à ce sujet l’excellent bouquin de Pierre Noël Giraud, Le commerce des promesses, Editions du Seuil,2001. http://econo.free.fr/scripts/printnote.php ?codenote=60
[3] Voir ce cas : http://fr.news.yahoo.com/afp/20080121/tbs-ban-imm-jur-gov-f41e315_1.html
[4] Voir : http://www.dailymotion.com/relevance/search/subprimes/video/x3gz7t_une-tragedie-americaine-ok_news
[5] Voir : http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/279396.FR.php
Dossier : les subprimes
http://pagesperso-orange.fr/grande.releve/index.html