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CPE-CNE. La lutte des étudiants pourrait s’avérer prophétique

International Herald Tribune.
mardi 4 avril 2006.
 

"Capitalism under fire"
William Pfaff
International Herald Tribune, Paris, 30 mars 2006.

Les manifestations d’étudiants, de salariés et d’aspirants-salariés, suivis par la Gauche française et les syndicats qui ont pris le train en marche, constituent une forme de révolte spontanée contre quelque chose dont je soupçonne que peu de ceux qui y participent ont pris la pleine mesure.
Le but du mouvement est, ostensiblement, l’obtention du retrait d’un détail secondaire de la politique de l’emploi du gouvernement français, mais il a acquis une signification radicalement différente.
Les foules qui descendent dans la rue remettent en question un certain type d’économie capitaliste qu’une grande partie, voire une majorité de la société française considère comme une menace pour la norme nationale en matière de justice et par-dessus tout pour l’« égalité » - ce concept radical que la France est pratiquement le seul pays à ériger en cause nationale, la valeur centrale de sa devise républicaine « liberté, égalité, fraternité ».
Il est certain que le Premier ministre Dominique de Villepin était loin de se douter des conséquences lorsqu’il a introduit ce qui lui apparaissait comme une initiative pour l’emploi, modeste mais constructive, dont le but était d’alléger les difficultés structurelles qui pesaient sur la création d’emplois.
Il a soulevé par inadvertance ce que de nombreux Français perçoivent comme une question fondamentale concernant l’avenir de leur nation, tout comme il y a deux ans ils ont perçu, au delà du référendum sur la constitution européenne, des questions dérangeantes sur la nature de l’Union Européenne de demain et le type de capitalisme qui prévaudra à l’avenir en Europe.

Ils ne sont pas les seuls à s’en inquiéter. Un débat similaire, concernant les « modèles » de capitalisme se poursuit de façon persistante en Allemagne, qui est désormais le théâtre de troubles sociaux ainsi qu’au sein même de la Commission Européenne, qui depuis l’élargissement de l’Union à 25 s’est éloignée du traditionnel modèle « social » européen. Même l’Angleterre, mardi dernier, a vu se dérouler la plus importante grève depuis les années 1920 - pour défendre les retraites.
Les Français, bien entendu, sont opposés au « capitalisme sauvage » [ 1] depuis le jour où cette bête brute a commencé à hanter la Grande-Bretagne et ses fabriques diaboliques au XIXe siècle avant de traverser l’Atlantique pour se trouver une nouvelle tanière.
Un récent sondage d’opinion sur le système de libre entreprise et de libre concurrence montre que 74% des Chinois déclarent penser que c’est le meilleur de tous les systèmes économiques, contre seulement 36% des Français, suivis de près par les Allemands.
La question essentielle est celle-ci : de quel capitalisme s’agit-il ? Depuis les années 1970, deux changements radicaux ont affecté le modèle dominant (américain) de capitalisme :
Premièrement, la version du capitalisme d’actionnaires, revue et corrigée par le New Deal (aux États-Unis), qui avait cours en Occident depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale a été remplacé par un nouveau type d’entreprises, dont le but et la responsabilités ont changé.
D’après l’ancien modèle, les entreprises avaient le devoir de garantir le bien-être de leurs employés, de même qu’elles avaient des devoirs vis-à-vis de la société (dont elles s’acquittaient principalement, mais pas exclusivement ; sous forme de charges et d’ impôts).
Ce mod ??le a été remplacé par un autre, selon lequel les chefs d’entreprise doivent créer de la « valeur » à court terme pour les actionnaires, ce que mesurent les cotations en bourses et les dividendes.
Cette politique a eu comme résultat concret une pression constante visant à réduire les salaires et les avantages sociaux des travailleurs (ce qui a conduit parfois à des vols de retraite et autres délits graves), et l’émergence d’un lobbying politique et de campagnes en faveur de l’allègement des charges des entreprises et de leurs contributions aux finances nationales et à l’intérêt public.

En résumé, le système des pays développés a été remanié depuis les années 1960, enlevant aux travailleurs et au financement de l’État des ressources qui vont maintenant aux actionnaires et aux dirigeants des entreprises.
Bien que cette réflexion puisse être perçue comme incendiaire, elle m’apparaît comme une simple constatation. On reproche aujourd’hui aux Européens qui résistent aux « réformes » d’empêcher, par leurs choix politiques, les chefs d’entreprise de délocaliser les emplois et d’en réduire le nombre, afin de « valoriser » l’entreprise. (Récemment, l’International Herald Tribune titrait : « Wall Street applaudit la fusion annoncée d’AT&T et de Bellsouth. 10 000 emplois seront supprimés »).
J’ai baptisé ce phénomène « capitalisme de PDG. » puisque les chefs d’entreprise exercent un contrôle effectif sur leurs directoires et sont également les principaux bénéficiaires du système, soumis à la seule critique des conseillers en investissements financiers, qui s’intéressent aux moyens d’augmenter les dividendes et non à la défense des travailleurs ou à celle de l’intér ??t public. (John Bogle, le conseiller en investissements bien connu désormais à la retraite a récemment repris mon argument à son compte dans son livre, The Battle for the Soul of Capitalism (« La lutte pour l’âme du capitalisme »)
Deuxièmement, la mondialisation, dont une des conséquences primordiales a été de faire entrer les travailleurs des sociétés développées en compétition avec ceux des pays les plus pauvres du monde, a amené des changements radicaux.
Je ne vais pas m’avancer plus loin sur ce terrain, qui est, je m’en rends bien compte, extrêmement complexe ; je me contenterai de citer l’économiste classique David Ricardo et sa « loi d’airain des salaires », qui veut que lorsqu’il existe une compétition salariale et que les ressources humaines sont illimitées, les salaires baissent à un niveau situé juste au dessus de la simple survie.
Jamais auparavant les ressources humaines n’avaient été en quantité illimitée. Elles le sont désormais grâce à la mondialisation - et ce n’est qu’un début.

Il me semble que ces troubles sociaux en Europe soulignent l’incompréhension dont font preuve les politiques et les chefs d’entreprise face aux conséquences humaines d’un capitalisme qui considère les travailleurs comme une matière première et qui élargit au monde entier la concurrence des prix de cette matière première.
Dans une perspective à plus long terme, les conséquences politiques de cet état de faits iront peut-être plus loin que ne le soupçonnent les étudiants français, pourtant politisés. Leur prise de position qui peut sembler rétrograde ou même luddite [ 2] pourrait s’avérer prophétique.
William Pfaff



 Capitalism under fire
 William Pfaff

 PARIS. The demonstrations by French students, workers and would- be workers, with unions and the French left riding on their bandwagon, have amounted to a spontaneous revolt in France against something that I suspect few of the participants fully appreciate.

 The protests’ ostensible purpose is to force withdrawal of a minor change in this French government’s employment policy, but they have taken on a radically different significance.

 The crowds in the street contest a certain form of capitalist economy that a large part, if not the majority, of French society regards as a danger to national standards of justice and, above all, to "equality" - that radical notion of which France is nearly alone in proclaiming as a national cause, the central value in its republican motto of "liberty, equality, fraternity."

 Prime Minister Dominique de Villepin undoubtedly had little notion of the consequences when he launched what seemed to him a small but constructive employment initiative, intended to loosen current structural inhibitions to job-creation.

 He inadvertently opened what many of the French see as a central question to their national future, just as two years ago they saw in the European constitutional referendum disturbing questions about the future nature of the European Union and about the model of capitalism that would prevail in Europe’s future.

 They are not alone in this concern. A kindred debate about "models" of capitalism has been a persistent factor in Germany, now suffering labor unrest, and in the European Commission itself, which since EU expansion to 25 members, has tipped away from the traditional European "social" model. Even in Britain last Tuesday there was the biggest strike since the 1920s, on the question of pensions.

 The French, of course, have been against "capitalisme sauvage" ever since that rough beast loomed amid the satanic mills of Britain in the 19th century, subsequently making its trans-Atlantic journey to establish another lair.

 A recent international opinion poll on the free-enterprise and free-market system, found that 74 percent of the Chinese say they think it the best system of all, compared to only 36 percent of the French. (The Germans were not far off the French.)

 The essential question is, what capitalism are we talking about ? Since the 1970s, two fundamental changes have been made in the leading (American) model of capitalism.

 The first is that the "stakeholder," post-New Deal reformed version of capitalism (in America) that prevailed in the West after World War II was replaced by a new model of corporate purpose and responsibility.

 The earlier model said that corporations had a duty to ensure the well- being of employees, and an obligation to the community (chiefly but not exclusively fulfilled through corporate tax payments).

 That model has been replaced by one in which corporation managers are responsible for creating short-term "value" for owners, as measured by stock valuation and quarterly dividends.

 The practical result has been constant pressure to reduce wages and worker benefits (leading in some cases to theft of pensions and other crimes), and political lobbying and public persuasion to lower the corporate tax contribution to government finance and the public interest.

 In short, the system in the advanced countries has been rejigged since the 1960s to take wealth from workers, and from the funding of government, and transfer it to stockholders and corporate executives.

 While that may seem an incendiary comment, it seems to me a simple factual observation. The criticism currently made of Europeans who resist "reform" is that their policies block managers from downsizing and outsourcing jobs, in order to add "value" to the corporation. (A recent headline in the International Herald Tribune read : "AT&T- BellSouth deal gets Wall St. applause. Merger would lead to 10,000 job cuts.")

 I once called this "CEO capitalism," since corporate chiefs today effectively control their boards of directors and are also the biggest benefactors of the system, subject only to critical attention from investment-fund managers, themselves interested in maximizing dividends, not in defending workers or the public interest. (The well-known American fund manager, John Bogle, now retired, has taken up my argument and advances it in his recent book, "The Battle for the Soul of Capitalism.")

 The second change that has taken place is globalization. The crucial effect of this for society in the advanced countries is that it puts labor into competition with the poorest countries on earth.

 We need go no further with what I realize is a very complex matter, other than to note the classical economist David Ricardo’s "iron law of wages," which says that in conditions of wage competition and unlimited labor supply, wages will fall to just above subsistence.

 There never before has been unlimited labor. There is now, thanks to globalization - and the process has only begun.

 It seems to me that this European unrest signals a serious gap in political and corporate understanding of the human consequences of a capitalist model that considers labor a commodity and extends price competition for that commodity to the entire world.
 In the longer term, there may be more serious political implications in this than even France’s politicized students suspect. What seems the reactionary or even Luddite position might prove prophetic.

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