Quatre représentants de l¹opposition à la direction démissionnaire d’Attac réagissent ici à la tribune de Bernard Cassen publiée dans « Politis », le 27 juillet. Le débat porte notamment sur le mode d¹organisation de l¹association. Mais les auteurs reviennent aussi sur le scrutin de juin dernier.
Dans une longue tribune, Bernard Cassen, s¹exprimant à titre personnel, mais quand même « comme président d¹honneur d¹Attac », donne sa conception de l¹avenir de l¹association. Le débat politique public est en effet une
condition de la démocratie, voila pourquoi nous lui répondons. Néanmoins, avant de revenir sur les points qui sont développés et qui méritent discussion, il faut pointer un trou béant dans les propos de Bernard Cassen. Un événement impensable s¹est déroulé à Attac lors de l¹élection des représentants des adhérents individuels au conseil d¹administration lors de la dernière assemblée générale au mois de juin : plusieurs études d¹experts statisticiens, tant en interne qu¹en externe (1), ont montré que les « aberrations statistiques » constatées lors du scrutin ne pouvaient s¹expliquer rationnellement que par une fraude. Elle s¹est produite au profit du président sortant Jacques Nikonoff et de candidats le soutenant. La synthèse des études des experts indépendants, qui avait été demandée unanimement à René Passet, personnalité respectée par tous dans Attac, confirme cette analyse.
Sous la pression de nombreux comités locaux et devant le refus de siéger de nouveaux élus, de nouvelles élections ont été décidées une semaine à peine après le résultat de l¹assemblée générale de juin, preuve supplémentaire que le scrutin n¹avait pas été sincère. Elles n¹auront cependant lieu qu¹au mois de décembre, laissant croire par là qu¹il s¹agirait d¹autre chose que d¹une invalidation des résultats de juin. On comprend que Bernard Cassen, qui a imposé Jacques Nikonoff comme président d¹Attac il y a trois ans, et qui demeure l¹un de ses plus fervents soutiens, soit gêné et, dans sa tribune, ne dise mot sur cette affaire. Mais taire cet événement disqualifie l¹idée même d¹un débat démocratique.
Une fraude électorale n¹est jamais un acte anodin, encore moins à Attac. Cette situation, d¹une extrême gravité dans une association d¹éducation populaire se donnant pour objectif la réappropriation de la politique par les citoyens, oblige à prendre la mesure du séisme, qui va bien au-delà de telle ou telle divergence politique. C¹est l¹identité d¹Attac qui a été touchée au c¦ur. Une fracture éthique s¹est produite. Attac a besoin d¹un sursaut moral, tout autant que politique, et la condition de ce sursaut, c¹est avant tout de reconnaître les faits. Or le silence de Bernard Cassen, les tentatives pathétiques de la part de ceux qui ont bénéficié de la fraude d¹en nier la réalité ou, pire encore, la volonté d¹intimidation (2) ne peuvent qu¹aggraver la crise et pousser l¹affrontement aux extrêmes.
Comment, en effet, continuer ensemble, comment débattre sereinement d¹éventuelles divergences politiques quand, de plus, un tel événement fait suite à l¹emploi depuis plusieurs années de méthodes de direction autoritaires (3) marquées par un présidentialisme effréné ? Voilà le drame de la situation actuelle, qui ne peut que réjouir nos adversaires. Le débat politique n¹en est pas moins nécessaire, et celui évoqué par Bernard Cassen dure maintenant depuis un certain temps. Il fut l¹un des enjeux de l¹assemblée générale de juin et concerne la nature de l¹association. Attac est une construction originale. C¹est une association d¹adhérents individuels, dont une partie est regroupée en plus de 200 comités locaux, souvent eux-mêmes des associations, et qui permettent à Attac d¹agir au contact des citoyens au plus près du terrain. C¹est un conseil scientifique, dont les analyses et les travaux ont permis à Attac d¹acquérir une légitimité et une reconnaissance en matière de contre-expertise et de fournir des éléments théoriques pour l¹élaboration d¹alternatives. C¹est enfin une association faite d¹organismes divers, les « membres fondateurs » syndicats, associations de développement, associations féministes, mouvement des « sans », mouvements écologistes, de l¹économie sociale et solidaire, journaux, etc. , regroupés en collège, intervenant sur des terrains différents, mais d¹accord pour agir ensemble contre la mondialisation néolibérale. Une telle configuration permet à Attac d¹élargir son audience, d¹être un lieu où s¹élaborent des analyses, des résistances et des alternatives, à partir de postures au départ différentes.
La force d¹Attac, c¹est la synergie entre toutes ses composantes, depuis les comités locaux jusqu¹aux organisations fondatrices en passant par l¹apport des adhérents individuels et du conseil scientifique. C¹est ce qui a fait son succès et son caractère inédit. Attac est un lieu de convergence où s¹élaborent des stratégies singulières qui dépassent celles de ses composantes et où s¹affirme un projet inédit « d¹association d¹éducation populaire tournée vers l¹action ». Ses axes sont clairement identifiés depuis sa création : déconstruire l¹idéologie néolibérale, élaborer des alternatives et construire les rapports de force pour imposer des orientations nouvelles en termes sociaux et écologiques, s¹inscrire dans le mouvement altermondialiste.
L¹objectif de Bernard Cassen, de Jacques Nikonoff et de leurs amis est d¹en finir avec cette configuration originale pour transformer Attac en une simple organisation d¹adhérents individuels. Ils avaient pour cela appelé les adhérents à voter contre la liste présentée par le collège des fondateurs lors de la dernière assemblée générale, espérant ainsi se débarrasser des organisations qui y étaient présentes. Les adhérents ne les ont pas suivis. Bernard Cassen agite l¹étendard de l¹indépendance de l¹association, mais serait bien en peine de donner le moindre exemple de situation où celle-ci a été remise en cause par les organisations fondatrices. Alors même que les fondateurs sont majoritaires au conseil d¹administration, ce sont eux-mêmes qui ont proposé que les représentants des adhérents individuels aient la majorité des voix en son sein. Ils n¹ont jamais empêché Attac de prendre telle initiative ou telle position ; il n¹y a jamais eu d¹opposition entre les fondateurs pris en bloc et les représentants des adhérents individuels pris en bloc. Des désaccords politiques peuvent certes exister, mais n¹opposent pas fondateurs d¹un côté et adhérents de l¹autre. Ils traversent toute l¹association. Bientôt, avec la réforme des statuts en cours, ces derniers seront majoritaires au conseil d¹administration, et tout risque de contrôle par les fondateurs sera totalement exclu.
Seules les associations Attac de France et d¹Allemagne ont réellement réussi à construire un dispositif de cette nature, et ce n¹est sans doute pas un hasard si ce sont les pays où l¹association s¹est le plus développée. De ce point de vue, réduire Attac à une simple association d¹adhérents individuels apparaît d¹abord comme profondément appauvrissant. Cela amputerait Attac d¹une partie de ce qui fait sa richesse et son succès, et la priverait d¹une « force de frappe » non négligeable du point de vue de ses actions et de la diffusion de ses idées.
Pourquoi alors une telle orientation ? À l¹origine, il s¹agissait uniquement d¹interdire aux fondateurs, très critiques sur le mode de direction et les pratiques de Jacques Nikonoff, de participer à l¹élection du futur président et d¹empêcher ainsi éventuellement sa réélection. Chemin faisant, le débat a pris une autre tournure : Jacques Nikonoff, dans un texte écrit pour l¹assemblée générale de juin, refuse maintenant l¹idée même qu¹Attac puisse être un lieu de convergence, ce que Bernard Cassen admet malgré tout au détour d¹une phrase dans sa tribune. Bernard Cassen pense, lui, qu¹Attac est en concurrence avec ses organisations fondatrices et doit donc défendre ses « parts de marché politique ». Il est étonnant de voir comment l¹imaginaire social du néolibéralisme arrive à contaminer ceux-là même qui le combattent. Avec cette vision d¹Attac comme organisation à la recherche de « parts de marché », Bernard Cassen veut jeter Attac dans la logique « de la concurrence libre et non faussée » à l¹opposé de la logique de la solidarité. Non seulement il n¹y a pas de concurrence, mais il y a un besoin réciproque d¹existence, de développement et d¹articulation à construire ensemble. Il faut faire vivre Attac comme un processus de symbiose, c¹est-à-dire l¹association durable et réciproquement profitable entre organismes vivants.
Vouloir faire d¹Attac une simple association d¹adhérents individuels aurait une autre conséquence que Bernard Cassen fait semblant de ne pas voir. Le domaine d¹Attac est la lutte contre la mondialisation néolibérale, et celle-ci touche de plus en plus d¹aspects de la vie sociale. Le champ d¹intervention d¹Attac s¹est donc petit à petit élargi. Quelle est, dans ce cadre, sa différence avec un parti politique ? C¹est la conscience forte que la réappropriation du politique par les citoyens ne passe pas par la création d¹un nouveau parti qui aurait une part de marché à conquérir et pour cela reproduirait des pratiques ayant conduit à la crise politique que nous avons devant nous. C¹est l¹espoir de voir émerger de nouvelles pratiques et de nouvelles alliances pour la construction d¹un autre monde. Évidemment, Attac ne présente pas de candidats aux élections. Mais pourquoi ? Parce qu¹Attac est justement ce lieu de convergence entre des individus et des mouvements ayant des histoires et des choix politiques électoraux d¹une grande diversité.
Le fait qu¹Attac joue ce rôle indispensable l¹empêche de se transformer enparti politique. La remise en cause de la nature d¹Attac comme lieu de convergence antilibéral, avec la mise à l¹écart des organisations fondatrices, ouvrira la porte que ses partisans en aient conscience ou pas à une logique de parti et à la transformation progressive de notre association en parti, même si formellement l¹appellation « association » est maintenue. Déjà, en 2004, au moment des élections européennes, Bernard Cassen, en liaison avec Jacques Nikonoff, avait lancé les listes dites « 100 % altermondialistes » qui se confondaient aisément, et pour cause, avec Attac elle-même. Cette initiative, montée sans débats dans le dos de l¹association, avait à l¹époque provoqué une crise importante. Attac est donc doublement en danger de mort. D¹abord, parce qu¹une fraude électorale a brisé net une confiance déjà bien ébranlée par le développement de pratiques de direction bureaucratiques (4) ; ensuite parce que Bernard Cassen et Jacques Nikonoff essaient de construire un projet pour en finir avec une configuration qui a fait le succès d¹Attac. C¹est au moment où des débats essentiels et souvent difficiles traversent le mouvement altermondialiste dans son ensemble à propos des points de rupture à mettre en avant, et des modalités et alliances pour les mettre en oeuvre, qu¹un repli sectaire veut être imposé à Attac, reproduisant par là les pires erreurs des mouvements d¹émancipation qui nous ont précédés. Les prochaines élections prévues au CA doivent donc être le moment d¹un double choix, un choix politique doublé d¹un choix moral. Les adhérents d¹Attac auront dans leurs mains l¹avenir d¹une association qui a été « à nulle autre pareille ».
Geneviève Azam, Susan George, Jean-Marie Harribey et Pierre Khalfa
Geneviève Azam et Jean-Marie Harribey ont été élus au conseil d¹administration comme représentant les adhérents individuels. Susan George, ancienne vice-présidente, et Pierre Khalfa, secrétaire national de l¹Union syndicale Solidaires, ont été élus au conseil d¹administration au titre des membres fondateurs.
(1) Les lecteurs intéressés peuvent se reporter à l¹adresse suivante http://hussonet.free.fr/ pour avoir un aperçu de la discussion sur ce point.
(2) Jacques Nikonoff et Bernard Cassen ont porté plainte en diffamation contre Thomas Coutrot, membre du conseil scientifique de l¹association. Ceux qui souhaiteraient lui manifester leur solidarité peuvent signer une pétition de soutien à soutienthcoutrot@laposte.net.
(3) Les lecteurs intéressés peuvent consulter utilement les contributions des trois anciens vice-présidents d¹Attac et d¹un certain nombre d¹anciens élus du CA représentant les adhérents individuels (http://france.attac.org/rubrique.php3 ?id_rubrique=716)
(4) Un exemple parmi d¹autres de ces pratiques : au début de la campagne référendaire, Jacques Nikonoff avait établi, sans même en parler au CA et au bureau de l¹association, une très courte liste de personnes autorisées à intervenir dans les réunions organisées par les comités locaux ; vu le nombre de réunions à couvrir, ces personnes ne pouvaient évidemment pas répondre à toutes les demandes ; c¹est d¹ailleurs parce qu¹un comité local s¹était plaint de ne pas pouvoir avoir d¹intervenants que le pot aux roses a été découvert, et il faudra plusieurs heures de « discussion » au CA d¹avril 2005 pour qu¹une liste comprenant toutes les personnes en capacité d¹intervenir sur le sujet soit enfin montée.