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A Poitiers, les étudiants en grève inventent un nouveau style de contestation

LE MONDE | 13.03.06 | 13h53
lundi 13 mars 2006.
 

Une baignoire de bébé en plastique rose pour le lavage de la vaisselle, une bleue pour le rinçage. Au menu, salade de pâtes, compote à midi, soupe, chili con carne et dessert le soir. "Prix libres", proclament des affichettes en carton. Devant le buffet, on plaisante : "Ç’aurait dû être du bio, mais en fait c’est surtout du supermarché plein pot." Bienvenue à la 4e coordination nationale des étudiants.

Après Rennes, Toulouse, Jussieu, c’était au tour de Poitiers d’accueillir, samedi 11 mars, les délégués d’une cinquantaine d’universités de France, mobilisés contre le contrat première embauche (CPE). Entre "rave party" pour le décor, un amphi jaune planté au bord de la route qui longe un campus excentré et désert et l’esprit camping pour la "tambouille", plus de 300 étudiants ont discuté de la suite à donner au mouvement.

A Poitiers, comme lors des coordinations précédentes, l’exercice n’a pas échappé à des travers. La longueur surtout, plus de 15 heures de débats, un record. Un marathon verbal pour aboutir au vote d’une plate-forme de revendications qui reprend à gros traits celle de la précédente. Retrait du CPE, du CNE et de la loi sur l’égalité des chances, refus de la "baisse drastique des postes aux concours, de la casse de l’éducation et des diplômes".

En plus des manifestations des 16 et 18 mars, la coordination va proposer aux syndicats le 23 mars comme nouvelle journée de grève interprofessionnelle. Il a aussi été décidé que la prochaine coordination se réunira le 19 mars à Dijon et regroupera étudiants et lycéens, mais aussi des salariés précaires.

Pourtant, la plus grande victoire pour les Poitevins, c’est d’avoir réussi, même dans cet exercice imposé, à ne pas perdre leur petite différence, qui, depuis le début des manifestations, dépoussière les vieux habits de la mobilisation étudiante. Avec une efficacité que les "pros" de l’agitation leur envient.

A Poitiers, les assemblées générales ont réuni jusqu’à près de 4 000 étudiants, et, après presque un mois de blocus, ils étaient encore plus de 1 000 à s’entasser, vendredi 10 mars, dans une salle située loin de leur campus aux amphis trop petits pour les accueillir. La "poitevine attitude" tient à un esprit potache qui les pousse à brûler des voitures en carton baptisées "villepinettes" ou "sarkozinettes" devant la préfecture ou à déguiser en clowns leur service de sécurité. Elle se caractérise par une indépendance qui les fait passer, selon Julien Vialard, 23 ans, étudiant en master d’histoire médiévale et figure du mouvement, "pour des extraterrestres aux yeux des facs politisées".

A son image, la majorité des étudiants poitevins en grève sont non syndiqués. Et les rares qui le sont font passer leur étiquette après l’intérêt général. "Notre moteur, ce sont les relations amicales, pas les relations politiques", explique Jules Aimé, 21 ans, en deuxième année de licence d’histoire et militant au Mouvement des jeunes socialistes (MJS).

Plus que dans la politique, c’est l’engagement associatif qui constitue le terreau commun de beaucoup de ces étudiants. Le local de l’Association des étudiants en histoire tient lieu de quartier général. Vendredi, à la veille de la coordination, plusieurs étudiants peaufinent la "déco". "Ici, on récupère tout, mais pas question de se faire récupérer", résume Julien, l’historien.

Le stock d’affiches données par le MJS sera soigneusement débarrassé de tout logo. Un principe qui s’applique pour tout. "Nous avons fait le tour des syndicats pour leur demander une aide logistique, par exemple utiliser leur matériel pour tirer nos tracts. Nous n’avons rien promis en échange. La seule chose que nous faisons, c’est de les remercier publiquement en AG, mais sans les citer individuellement, explique Quentin Guillemain, en licence d’informatique. Nous sommes même allés voir la Confédération paysanne pour leur demander du foin pour nos barricades, mais ils ont réagi trop tard. Mairie et conseil régional de Poitou-Charentes ont aussi été sollicités. Il a fallu calmer certaines ardeurs politiques. Beaucoup d’étudiants sont avec nous pour notre indépendance."

Ici, les AG ne sont pas des foires d’empoigne. Les applaudissements ou huées ont été remplacés par leurs équivalents en langage des signes, manière de faire empruntée aux campements altermondialistes. Le vote se fait en présentant la carte d’étudiant, afin d’éviter les fraudes.

Lors de la coordination étudiante nationale, les Poitevins se sont frottés à d’autres méthodes. Le huis clos des débats demandé par la salle après un vote, "les guéguerres entre syndicats étudiants", "les gros bonnets qui jouent plus la carte des syndicats que celui des étudiants", les tentatives de déstabilisation de la tribune, composée uniquement de non-syndiqués, Julien l’historien y a eu droit.

Un spectacle à la fois "pathétique et drôle" pour lui, "un peu semblable à celui que nous offrent les questions à l’Assemble nationale du mercredi, avoue-t-il avec humour. Mais l’essentiel, c’est quand même d’être arrivé à se quitter en ayant décidé de quelque chose".

Catherine Rollot
Article paru dans l’édition du 14.03.06

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