Ils sont élus européens de l’UMP, du Parti socialiste,
de l’UDF et des Verts. Le 14 juin vers midi, dans la torpeur générale
de l’hémicycle du Parlement de Strasbourg, ils ont voté « pour » une
résolution exigeant que la France remette la Constitution européenne
telle quelle sur les rails de la ratification dès 2007. Pire, ils ont
voté « contre » un amendement qui rappelait la règle de l’unanimité
pour la ratification et les invitait à exprimer leur respect pour le
résultat des référendums français et néerlandais. Et dire que dans
quelques mois, ces partis demanderont de nouveau la confiance du
peuple...
Encore un vote passé inaperçu. Nulle part vous n’en
trouverez mention ni commentaire. De deux choses l’une, soit nous
sommes dans un système politico-médiatique réellement verrouillé où
journalisme signifie complaisance, soit le niveau de déliquescence
morale et politique dans notre pays est tel, qu’on se contrefout du
Parlement européen, de ce qu’y font ou n’y font pas les élus des partis
de M. Sarkozy et de Mme Royal. Ce n’est pourtant pas rien, ce qui s’est
produit, dans l’hémicycle du Parlement de Strasbourg, le 14 juin en fin
de matinée, ainsi que nous vous en rendions compte quelques heures
après.
Les députés européens étaient appelés à voter sur une
proposition de résolution « Leinen » (du nom du président de la
commission des Affaires constitutionnelles (AFCO) - parce qu’en effet il y a des « affaires constitutionnelles »
dans cette Union sans Constitution...) - relative à la seconde phase de
la période dite de « réflexion » sur l’avenir institutionnel de
l’Union. Ce qui est extraordinaire dans le texte de cette résolution,
comme d’ailleurs dans l’attitude des dirigeants européens depuis que le
premier pays a dit « non », c’est la plus complète ignorance du droit
des traités. Comme si, ayant perdu ces deux référendums mais étant
toujours aux commandes, ils pouvaient s’abstenir d’en tirer les
conséquences juridiques qui, elles, relèvent de l’objectivité.
Situation juridique du traité dont la ratification est rejetée
Il faut en effet d’abord se référer à la convention de
Vienne du 23 mai 1969 qui fixe le droit des traités - et les traités
européens n’y font pas exception - pour comprendre ce que devient
légalement un traité dont l’un des Etats signataires n’a pas ratifié.
L’article 14 de la convention intitulé « Expression, par la
ratification, l’acceptation ou l’approbation, du consentement à être
lié par un traité » stipule : « 1. Le consentement
d’un Etat à être lié par un traité s’exprime par la ratification : a)
lorsque le traité prévoit que ce consentement s’exprime par la
ratification ; b) lorsqu’il est par ailleurs établi que les Etats ayant
participé à la négociation étaient convenus que la ratification serait
requise ; c) lorsque le représentant de cet Etat a signé le traité sous
réserve de ratification ; ou d) lorsque l’intention de cet Etat de
signer le traité sous réserve de ratification ressort des pleins
pouvoirs de son représentant ou a été exprimée au cours de la
négociation. »
Pour savoir si le traité de Rome de 2004 entre dans au
moins l’une de ces hypothèses, il faut donc, comme nous y invite la
convention de Vienne, se reporter à ses dispositions finales relatives
aux « Ratification et entrée en vigueur », (article IV-447) qui
stipulent : « 1. Le présent traité est ratifié par les
Hautes-Parties contractantes, conformément à leurs règles
constitutionnelles respectives [...] 2. Le présent
traité entre en vigueur le 1er novembre 2006, à condition que tous les
instruments de ratification aient été déposés [...] »
Ainsi, comme tous les traités européens, le traité établissant une constitution européenne exigeait bien une ratification « par les Hautes-Parties contractantes »
ni plus, ni moins, lesquelles sont les Etats signataires au nombre de
25. Ce sont donc 25 ratifications, pas plus et pas moins, que le traité
lui-même exige, conformément à la convention de Vienne citée plus haut,
pour entrer en vigueur, autrement dit : l’unanimité.
Où lit-on autre chose que cette exigence de
ratification à l’unanimité ? Nulle part. Le traité a-t-il prévu le cas
de rejet de ratification par au moins l’un des Etats ? Oui. Et que
prévoit-il ? La déclaration (n°30) annexée à l’acte final précise que « si à l’issue d’un délai de deux ans [...],
les quatre cinquièmes des États membres ont ratifié ledit traité et
qu’un ou plusieurs États membres ont rencontré des difficultés pour
procéder à ladite ratification, le Conseil européen se saisit de la
question ». En aucun cas, cette déclaration ne dit que quatre
cinquièmes des Etats ayant ratifié, cela suffirait pour l’entrée en
vigueur du traité s’il prend la fantaisie au Conseil européen d’en
décider ainsi ! Elle dit que le Conseil se réunit pour étudier la
situation dans l’hypothèse où justement, on s’apercevrait que
l’unanimité requise ne pourra être réunie. En l’occurrence, les
« difficultés » sont apparues bien avant que quatre cinquième des Etats
aient eu l’occasion ratifier.
Ainsi, en conséquence du « non », dans un système
démocratique, les gouvernants des pays concernés auraient dû d’abord
retirer du Traité la signature de leur Etat, ce que ni les dirigeants
français, ni les dirigeants néerlandais n’ont fait. Ensuite, le premier
« non », celui de la France le 29 mai, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le
déplore, aurait dû stopper net le processus de ratification dans le
reste de l’Union. Or, sur les quinze ratifications déjà effectuées, six
ont eu lieu après cette date, comme si de rien n’était. Enfin, il
aurait fallu effacer de centaines de résolutions, directives,
règlements, recommandations, avis, la référence au traité
constitutionnel. Au contraire, tout se passe une fois encore comme si
le Politique était au dessus de la Loi, sous prétexte que c’est lui qui
l’a faite.
Recommencer sans le peuple
En ignorant délibérément le droit, ces élus s’assoient
sur ce dont ils procèdent eux-mêmes et que la loi devait préserver : la
démocratie. Voilà un an que la plupart d’entre eux chantent un discours
qui trahit un véritable refus du résultat référendaire. Une
non-acceptation du « non » pourtant acquis démocratiquement et à
l’issue d’un référendum dont la légalité a été confirmée quelques jours
plus tard par le Conseil constitutionnel. Ce serait un « malentendu », une « erreur » des Français selon Giscard - qui lui n’en fait jamais - parce qu’on les a trompés alors que « c’est très mal de mentir aux Français, surtout en campagne électorale » comme affirmait au récent sommet de Bruxelles le Président Chirac, qui en connaît en effet un rayon sur la question.
Leur objectif est donc de trouver à tout prix un moyen
de contourner ce vote populaire qu’on attendait pas et dont on remet
ouvertement en cause la légitimité. Imagine-t-on M. Giscard d’Estaing,
déçu (déjà) du vote des Français, refusant de céder la place à
M. Mitterrand élu en 1981 ? Ou une majorité sortante battue - comme
c’est le cas à toutes les élections législatives depuis trente ans -
refusant de laisser les nouveaux députés prendre place au
Palais-Bourbon ? Un an après le « non », nous en sommes pourtant là :
les 29 mai et 1er juin ne seraient que de regrettables incidents, sans
rapport avec le formidable « texte » européen mais plutôt avec le
regrettable « contexte » national, sur le chemin incontournable de la
ratification Quoi de plus facile que de recommencer le processus de
ratification en passant cette fois par la voix du Parlement, évidemment
plus docile, assurant le reste de l’Europe d’un « oui » parlementaire
qui tente de faire oublier le « non » des Français ?
Ainsi par cette résolution massivement votée et qui
continue de faire référence en tête de ses « considérants » au traité
constitutionnel rejeté, le Parlement européen entend entraîner les
autres institutions de l’Union, en particulier le Conseil et la
Commission, à le remettre sur les rails de la et ce, au plus tard au
second semestre 2007. La date n’est naturellement pas choisie au
hasard. Par l’expression « dès que le calendrier politique le permettra »,
les élus européens ne font guère mystère de leur espoir que l’ère
Chirac enfin refermée (combien d’entre eux membres de l’UMP doivent
leur siège à Chirac d’ailleurs ?), le Président Sarkozy ou la
Présidente Royal fasse ratifier le projet par la France sans
égratignure.
« Soutien au traité établissant une Constitution »
Chaque considérant, chaque point de la résolution ou
presque est un incroyable affront à la réalité et au choix des
Français. Au premier rang de cette déclaration solennelle, le Parlement
européen, députés français de l’UMP, socialistes, de l’UDF et des Verts
inclus « réaffirme, d’une part, son engagement à
parvenir, sans retard excessif, à une formule constitutionnelle pour
l’Union européenne et, d’autre part, son soutien au traité établissant
une Constitution pour l’Europe ». A la trappe donc, le droit des
traités, le suffrage universel et la démocratie ! Après ce grand
balayage de Printemps, le même Parlement hausse le ton. Il « met
en garde contre toute tentative de détricoter le compromis global
réalisé dans le traité, car cela remettrait gravement en question le
projet politique européen et créerait le risque d’une Union affaiblie
et divisée ».
Contre la « ratification à l’unanimité » et « le choix démocratique de la France et des Pays-Bas ».
Pire, les députés de l’UMP, de l’UDF, du PS et des
Verts au Parlement européen vont plus loin encore dans le déni de droit
et le déni de démocratie. Ensemble, ils ont voté « contre » un
amendement qui 1. rappelait l’exigence juridique d’unanimité des Etats
pour la ratification du traité, 2. exprimait solennellement son « respect »
pour les votes français et néerlandais. Cet amendement (n°13), déposé
par le Danois Jens-Peter Bonde et le Français Patrick Louis (MPF)
proposait au Parlement européen de mettre en tête de sa résolution deux
affirmations simples, par lesquelles il « rappelle que
le “traité établissant une Constitution pour l’Europe” signé à Rome le
29 octobre 2004 ne peut être appliqué sans ratification à l’unanimité,
et exprime solennellement son respect pour le choix démocratique de la
France et des Pays-Bas d’avoir voté “non” à 54,9 % et 61,6 %
respectivement." »
Le piège politique tendu par cet amendement a donc
fonctionné. Par idéologie pure, l’UMP, l’UDF, le PS et les Verts y ont
sauté à pieds joints. Ils ont non seulement voté « pour » la résolution
Leinen, mais ils ont d’un seul homme voté « contre » ces quatre petites
lignes appelant inocemment au respect du droit des traités et du
résultat référendaire, c’est à dire contre le principe juridique
d’unanimité inscrit dans tous les traités européens et contre « le choix démocratique de la France et des Pays-Bas » !
En votant pour cette résolution et contre cet amendement, ils ont dit
haut et fort qu’ils n’entendaient respecter ni le droit international,
ni le vote populaire de près de 16 millions de Français...
L’idéologue a toujours raison
Voici donc un « Parlement » qui menace, interdit
solennellement que l’on touche une virgule au texte rejeté par le
suffrage universel et exige qu’il soit de nouveau dans les tuyaux en
2007. Gardienne du temple européiste contre ces peuples qui votent mal,
la majorité au Parlement européen nous apporte une fois de plus la
démonstration de ce qu’est l’européisme : une idéologie, qui comme
toutes les idéologies a toujours raison, contre les faits, contre les
chiffres, contre l’expression démocratique. Si un évènement contredit
l’idéologie, les idéologues vous expliquent qu’elle n’a pas été bien
appliquée. Si l’Union européenne ne marche pas, que l’euro est un échec
etc. c’est qu’il faut aller plus loin dans l’intégration. Si la France
et les Pays-Bas ont rejeté l’Europe de la Constitution, c’est qu’ils se
sont trompés, qu’ils n’ont pas compris le merveilleux avenir qu’elle
leur promettait. Voilà comment ils fonctionnent.
L’idéologue a raison envers et contre tout. Aucun
argument proposé, aucune évidence mise sous ses yeux, aucun appel au
bon sens n’y suffit. Nous sommes bien placés pour le savoir, ils
n’attirent sur leurs auteurs que suspicions, remontrances et
excommunications. On serait tenté, avec Marie-France Garaud de dire aux
élus du peuple, à commencer par le premier d’entre eux, que s’ils ne se
sentent plus capables de représenter la France depuis le 29 mai 2005,
c’est à dire de porter les messages du « non » français - ce qui
signifie 1. l’accepter (ce qu’ils ne font pas) ; 2. le comprendre (ce
qu’ils n’essayent pas) ; 3. l’endosser pour y répondre (ce qu’ils ne
veulent pas), alors il faut tout simplement qu’ils s’en aillent.
Christophe BEAUDOUIN
Collectif pour une confédération des États d’Europe